Je finissais
tranquillement mon mémoire de fin de Master sur la souffrance au travail,
alternant lecture de Christophe Dejours, recueils d’interview, et écriture de
mes trois mille mots quotidiens quand BOUM, le candidat Sarkozy nous balance un
pavé philosophique dans la mare. Le premier mai, on va faire la fête de ceux
qui travaillent, mais pas de n’importe lesquels, de ceux qui travaillent DUR.
Oulah, le joli concept, le bel adjectif plein de sens ! Le feu d’artifice
laisse dans les yeux des badauds des paillettes de reconnaissance et des promesses
de récompense tant méritée, tandis que dans les miens une admiration nouvelle
pour le plus grand philosophe/sémioticien/publicitaire de 2012.
Mais c’est bien sûr, le
pouvoir d’achat, la croissance, les trente glorieuses, on va aller les
décrocher telle la queue du Mickey dans un manège en se délestant enfin de ce
poids lourd, de cette f(r)ange de la population qui ne fait rien de ses
journées et attend la fin de Melrose Place pour aller toucher son chèque de
RSA. Ils sont pleins, ils sont partout, engluant les ressorts de la machine
bien huilée et parfaitement conçue pour faire sortir la France de la crise, la
politique de Sarkozy. On pensait qu’on avançait pas alors que comme des idiots
on n’avait même pas vu qu’on avait un vieux chewing gum collé sous la semelle !
Alors t’ajoutes à ça les immigrés qui viennent manger le pain des Français (ah
oui attention, c’est une baguette invariable pour toute la population française
alors faut pas commencer à faire la charité aux oiseaux migrants venus du Mali
ou de Bhoratland !) et le problème est réglé. Pif Pouf !
Mais j’étais là (heureusement !)
et, je pourrai le répéter devant témoins, il y a un petit problème. Bon déjà,
voir le bassin d’emploi d’un pays comme un gâteau qui ne grandit pas si il y a
plus de gens qui viennent y travailler zéreufore y consommer relève de la
logique d’élève de seconde avant son premier cours de Sciences Economiques et
Sociales. Ça c’est fait. Mais en plus, le Nicolas me donne un argument en or
pour ma dissertation. En gros, t’as le travail, BAM ! Ben non pas bam. A
quoi il sert ton travail ? Est-ce qu’il se passe dans la justice, dans la
liberté ? Est-ce que le but du travail est légitime ? Parce qu’on en
connaît qui travaillaient et qui ont eu des problèmes. Ils mettaient du zèle à
l’ouvrage les fonctionnaires munichois, les policiers cambodgiens, les
scientifiques à El Alamo, j’en passe et des meilleurs (au dessus de mes
exemples t’as le soleil donc pas besoin de faire des comparaisons douteuses).
Alors ? Sinon ?
Ils se lèvent tôt pour travailler ! Ah c’est intéressant, c’est quoi tôt ?
Si tu te lèves à trois heures du matin mais que tu bosses un quart d’heure et
que tu retournes te coucher ça va ? Et tôt pour quoi ? Pour qui ?
Bon, soit, on va dire que tôt c’est avant que les commerces et industries à l’heure
française ne se mettent en route, qui vers la vente de Rapido, qui vers le
démarchage téléphonique pour vanter les mérites de Damart… Pourquoi ce serait
bien en soi ? Mystère… Donc tôt, ensuite ? Dur ! Logique, si on
se lève tôt on bosse dur, c’est inhérent au phénomène de réveil, c’est prouvé
scientifiquement et empiriquement tous les matins. Ah non là non ! Bon
donc résumons « travailler dur ». Rappelons que quand on est candidat
à la présidence de la république c’est qu’on veut faire appliquer sa vision à
la France. Donc la vision d’un système bon, pour Nicolas, ce sont des gens qui
travaillent dur point-barre. D’une part ça sous-entend que les dirigeants « dirigent »,
c’est le cas de le dire, bien le travail. Le travailleur lui c’est un fou, il
va dans une direction, vite, dur, le patron il oriente son travailleur contre
le mur qu’il doit démolir par son travail tôt et dur. C’est pas tes oignons le
sens de ton travail, c’est celui de ceux d’au dessus, laisse leur le boulot.
Mais il y a un problème :
on a beau bossé dur et tôt, on n’est pas beaucoup plus heureux. En fait on l’est
de moins en moins, et on rage de plus en plus. Ben oui, il y a pas de récompenses
pour ceux qui font avancer le schmilblick et l’injustice est partout. Ceux qui
perdent leur travail n’en retrouvent pas, ceux qui travaillent plus se font
virer (genre contrat Continental garantie faux cul) et les autres ont juste
peur alors mouftent pas quand on leur en demande toujours plus, tou-jours
peulusse !
- Bonjours M. Dejours (c’est
pas vraiment lui j’ai pas son adresse et je veux pas l’embéter, c’est moi en
fait qui répond), oui, quelque chose à nous dire ? - Oui, euh, juste un
point rapide, voila, j’ai juste démontré dans masse de cas que la souffrance au
travail, quand elle ne peut être combattue, devient une fermeture sur soi-même
et une absence de remise en cause des mécanismes de l’injustice, qui incite à
se plonger dans ces mêmes mécanismes et appliquer son travail avec encore plus
de zèle. En gros, on fonce dans une direction pour ne pas avoir à regarder sur
les côtés, poussés par la peur notamment de perdre son travail. S’il n y a
aucun intérêt dans le travail, j’en créé un en y mettant la notion de courage.
Courage en soi. Courage de travailler plus, de ne pas s’arrêter, voire de faire
souffrir les autres (licenciement, harcèlement) pour prouver sa bonne volonté.
Le travail indifférencié devient la seule valeur, indiscutable puisque la
remettre en cause revient à faire ré-émerger la souffrance camouflée par mon
ardeur. Ainsi, plutôt que de se demander si ce que je fais est utile, bon ou
autre, je me dis juste que je suis « courageux », donc « travailleur »,
sinon je replonge dans des angoisses pas croyables. Alors pensez donc, l’idée
même de gens qui ne travailleraient pas et remettraient donc en cause mon
courage me fait horreur, et je me dis qu’on ne va tout de même pas récompenser
des « tapettes ». Oui je lie aussi mon exposé aux notions de virilité
et de rejet sexiste de celui qui refuse de participer à l’injustice ou au
risque que je fais augmenter par mon entêtement. Exemple assez simple : l’ouvrier
du bâtiment qui refusera de travailler faisant remarquer qu’il n’a pas de
casque sera traité de « pédé », de « lavette », alors que c’est
le seul qui a le courage d’élever une voix discordante, mais dangereuse pour
ceux qui se complaisent dans leurs ornières par souffrance. (Souffrance en France,
Points, 1998) - Donc en fait, instaurer une fête du « vrai » travail,
c’est participer de ce mécanisme, créer de la souffrance et dénoncer des « mauviettes »
même pas français ? - Ben c’est évident (c’est moi qui parle toujours
hein, pas Dejours).
D’une part, on éloigne
les problèmes liés à la souffrance au travail et en général, au sens, au projet
pour le pays en y opposant un concept bourré de présupposés nauséabonds et en
organisant une récompense « bon Français » sous la forme d’un
discours plein de « bon sens » et d’un rassemblement parisien. D’un
autre côté on développe une réponse dangereuse pour la colère des gens en les
approuvant dans leurs non-choix d’une société de merde (pas d’autre mot) et
créant des boucs émissaires, des « lavettes ». « Lavettes »
incluant ceux qui voudraient légitimement discuter ces notions avant de foncer
toutes voiles au vent vers Moby Dick. Et à la fin, on a rien réglé de la
situation et on créé des fantasmes et des frustrations pour tenir les
Jean-Pierre et Isabelle bien tranquilles, en laisse.
Bref, Hollande a aucune
chance si ce n’est envoyer un exemplaire de l’ouvrage suce-nommé (je pense
avoir fait les deux) ou d’expliquer droit dans les yeux, avec une phrase de
malade, le paradoxe de la machine Sarkozy. Bonne chance vieux, d’autant que, faisant
partie des privilégiés (je me lève vers neuf heures du mat’ et j’écris des
trucs, donc je ne travaille pas vraiment vous en conviendrez) je voudrais
continuer encore longtemps à sucer le sang des pauvres contribuables en prenant
le bus et marchant sur des trottoirs payés par leurs soins, hin hin hin !
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